
Extrait de « La Gnose Chrétienne » de Wolfgang Smith, à paraître aux Editions Le Refuge du Rishi en Juin 2025
« Le problème fondamental avec notre cosmologie – le défaut qui invalide son absolutisme – c’est que ce réalisme n’accorde aucune place à l’homme, au témoin humain, au point qu’il ne saurait rendre raison, dans les limites de cette vision du monde, de l’acte humain de connaissance. Même l’acte de perception le plus humble s’avère alors impensable. Dans cette cosmologie, l’homme a été réduit au statut d’entité cosmique, une simple partie du tout cosmique. Il est sans importance que cette « partie » soit conçue de manière darwinienne, comme constituant un simple « accident moléculaire » ou à partir de la notion de « dessein intelligent » : dans un cas comme dans l’autre, l’essence même de l’homme a été niée, à savoir l’Intellect, la capacité à connaître. S’il n’y avait pas en l’homme quelque chose qui transcendait le cosmos, n’appartenant littéralement « pas à ce monde », il ne serait pas ce témoin pour qui le cosmos existe comme un objet intentionnel. Ce rôle – de témoin de l’univers – peut effectivement être oublié mais il ne peut pas être exorcisé : l’homme est, par la force des choses, présent en tant que connaisseur, même quand il plaide l’ignorance. Personne ne nie l’immensité des galaxies, l’existence d’immensités cosmiques inconnues aux hommes ; mais personne ne peut nier non plus que le concept même d’« univers galactique » est une construction de l’astrophysicien, ce qu’Einstein lui-même appelait « une création libre de l’esprit humain. »
La raison pour laquelle nous ne pouvons pas rendre compte de l’acte de connaissance sur la base de la cosmologie contemporaine tient au fait que le connaître n’est pas réductible à l’être, ne se ramène pas à un processus cosmique d’un ordre quelconque ; comme Whitehead a pu une fois l’écrire : « la Connaissance est ultime. » La quête du connaisseur, entreprise avec beaucoup d’ardeur par le neurologue contemporain, est condamnée à l’échec : le connaisseur a été écarté dès que les prémisses de notre vision du monde ont été posées. La seule manière de lui redonner une place est de concevoir le cosmos en termes relatifs, comme l’objet intentionnel qu’il est. Absolutiser le cosmos – en faire simplement « la réalité » – c’est exclure le connaisseur ; et une fois exclu, il ne peut pas être réintroduit. Il s’ensuit que le réalisme anthropique n’est pas uniquement le seul réalisme compatible avec la gnose, mais il s’avère en dernière instance le seul réalisme philosophiquement tenable.
Il apparait que le cosmos ne subsiste pas par lui-même mais a pour complément l’homme : l’anthropos n’est pas en vérité une partie ou un constituant du cosmos mais constitue un des deux termes complémentaires. Il est indéniable que l’homme a une présence dans le cosmos par son corps ; et pourtant, c’est seulement le corps – en tant que chose inconsciente, que « cadavre » pourrait-on dire – qui est réductible à une entité cosmique. L’homme et le cosmos « se superposent », ce qui veut dire que l’homme partage « son enveloppe extérieure » avec l’univers ; c’est très clairement au moyen de cette « enveloppe » que nous connaissons le cosmos et agissons sur le monde. Il ne saurait en être autrement : si l’homme et le cosmos étaient nettement séparés, il ne saurait être question de complémentarité. En vérité, les deux vont de pair ; de même que l’homme ne peut exister – en tant qu’homme – sans le cosmos, le cosmos n’existe pas sans l’homme : le monde existe « pour nous », pour le dire encore une fois. Le microcosme et le macrocosme vont de pair comme les deux faces d’une même pièce.
On voit que l’idée de réalisme anthropique a des conséquences, qu’il pose les rudiments d’une cosmologie complète dans laquelle l’homme, le microcosme humain, est forcément intégré. Néanmoins, il devrait être aussi évident que cette cosmologie n’est autre que la cosmologia perennis qui nous est parvenue sous mille et une formes et déguisements, allant du folklore et de la mythologique aux traités techniques des écoles ésotériques. On voit de surcroit, pourquoi la cosmologie ancienne se présente à l’esprit contemporain comme quelque chose d’absurde : c’est en fait l’absurdité de notre propre cosmologie qui la fait apparaitre comme telle. »
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